Quand Laur-Wenz Lallement parle de Clark Powell, il ne parle pas d’un concept de club, mais d’un projet de transformation. Personnelle, d’abord. Sectorielle, ensuite. Le fondateur de l’enseigne, passée en quelques mois du statut de « crash test » à celui de marque qui agite tout le marché, revendique une ambition claire : faire du fitness un lieu de métamorphose individuelle et collective, à la croisée de l’expérience, de la technologie et de la communauté. Et surtout, ne pas le faire comme les autres, à commencer par ce nom « qui claque », aux antipodes des « Fitness Gym ». Le choc personnel, d’abord. « J’ai perdu plusieurs proches pour des raisons de santé, liées à l’absence d’entretien physique. À un moment, je me suis dit que si, à mon échelle, je pouvais mettre toute mon énergie, toute ma créativité et toute la technologie au service d’un projet qui aiderait les gens à vivre mieux, alors il fallait que je le fasse. » Pour Laur-Wenz Lallement, entreprendre dans le fitness était sa réponse à ces accidents de la vie. Une épreuve qui se télescope avec un autre choc, celui du marché en recomposition après la pandémie de Covid.
LE DOUBLE CHOC
Cinq années passées aux États-Unis dans la franchise ont profondément marqué Laur-Wenz Lallement. Là-bas, le Frenchy voit que « les marques sont pensées par et pour l’utilisateur ». En France, le décalage lui saute aux yeux. « J’ai été frappé par l’écart entre ce que les gens attendent d’un club de fitness et ce que le marché proposait réellement. On promettait des clubs immersifs, révolutionnaires, mais sur le terrain, l’adhérent ne ressentait pas grand-chose. »
Cela le révolte. Le manager se rappelle ses visites dans des clubs américains. « On voyait un mur avec un grillage et un néon, et on nous disait que c’était une révolution. On était en 2022… » Pour lui, le fitness français accuse un retard culturel. Non pas sur les équipements, mais sur la manière de vivre le sport. « Le sport peut devenir un lieu de transformation personnelle et collective. En France, l’offre n’a pas encore intégré cette nouvelle façon de vivre le fitness. »
CRÉER UNE FAN BASE
Clark Powell naît de cette intuition : on ne markète plus une salle de sport comme avant. « On a d’abord fait du street marketing, puis du digital, et enfin de l’influence. La prochaine étape, c’est la communauté. Les gens veulent être fans d’une marque. Aux États-Unis, on appelle ça le fan base marketing. » C’est tout l’ADN de Clark Powell.
Le nom lui-même est un manifeste. Clark, c’est pour Clark Kent, Superman et sa double identité, qui véhicule l’idée de transformation. « Powell, c’est du storytelling. Quelque chose de personnel, de proche, de puissant : cela ressemble à Power. Le logo va plus loin : c’est carrément une figure mythologique, « un demi-dieu qui a voyagé à travers les époques, les dimensions et les planètes, et qui ramène tout en un seul point ». Dès l’origine, une direction de marque a été mise en place pour garantir la cohérence du storytelling, de l’expérience et de l’incarnation du concept.
Pour l’entrepreneur, il est maintenant temps pour le fitness, en 2026, de suivre la trajectoire d’autres secteurs et de mieux s’incarner. « Dans la coiffure, chez Jacques Dessange ou Franck Provost, on connaît la personne derrière la marque. Dans le fitness, ce n’est pas encore le cas, mais ça viendra. » L’idée de club « Laur-Wenz Lallement » n’a jamais été à l’ordre du jour, car il cherchait plus à créer une marque à travers laquelle chacun puisse s’identifier et se sentir bien. On va CHEZ Clark Powell comme si on allait chez un membre de sa famille.
TOULOUSE, LE POINT ZÉRO
Le premier club ouvre à Toulouse. Le local devait accueillir une autre enseigne, sous licence de marques. « Le franchisé était perdu. Une licence de marque, sans transmission de savoir-faire, ça me rend fou. J’ai toujours eu l’impression qu’on gagnait de l’argent sur le dos du franchisé. » En plein Covid, l’homme, dont la franchise coule dans les veines, lui propose de reprendre le site. Laur-Wenz Lallement rachète le fonds de commerce et fait de ce club le point de départ du projet.
Son père rejoint l’aventure à hauteur de 50 %. Un détailqui n’en est pas un : « Il a créé une quinzaine de marques dans sa vie, ouvert plus de 700 franchises. » De quoi offrir des fondations en béton armé à ce nouvel opérateur. Clark Powell veut se développer en véhiculant ses valeurs au sein du futur réseau, et pas simplement aligner des appareils de muscu et de cardio, puis de ramasser le cash. « Louer un local et installer du matériel, tout le monde sait le faire. La valeur se crée dans ce que vivent les gens « , raconte Laur-Wenz Lallement.
LE CLUB « CRASH TEST »
Le club toulousain s’étend sur 1 150 mètres carrés, pour un coût clés en main d’environ 1 300 euros le mètre carré. Le succès est immédiat. Mais pas question de se précipiter. Avant de lancer la franchise, Laur-Wenz Lallement veut éprouver le concept. Le deuxième club est volontairement implanté dans des conditions défavorables : fond d’impasse, peu visible, accessibilité médiocre.
Autant dire qu’on n’a jamais entendu une histoire pareille… « Tout le monde me disait que je prenais trop de risques. Mais c’était nécessaire. Beaucoup ouvrent un club, puis franchisent sans savoir si le concept fonctionne parce qu’il repose sur un bon concept, ou si c’est juste dû à un effet d’aubaine lié à un bon emplacement », développe ce puriste de la franchise.
Résultat : carton plein à l’ouverture… Un an d’observation plus tard, la décision est prise : Clark Powell peut devenir un réseau. Une équipe dédiée à la franchise est montée, aujourd’hui forte de 25 personnes sur une cinquantaine de salariés.
« VOUS AUREZ L’ARGENT DEMAIN »
L’approche se veut radicalement différente. « Quand je parle de Clark Powell, le seul patron, c’est la marque. L’organisation pyramidale est dépassée. Nous sommes un collectif, avec des responsabilités différentes. Nous sommes les gardiens du respect de l’image. » Alors, pour veiller au grain, Laur-Wenz Lallement se dit omniprésent sur le terrain. « Il n’y a pas un seul jour où je ne vais pas dans mes salles. » Tous les trois mois, il embarque ses équipes à l’étranger, souvent aux États-Unis, pour observer le marché, visiter des salons, et nourrir la réflexion de ses équipes.
Les conditions de franchise sont alignées sur le marché : 45 000 euros hors taxes de droit d’entrée, 6 % de royalties et 2 % de communication nationale. Apport minimal : 350 000 euros. Mais la philosophie va plus loin, avec trois modèles : franchise classique, clubs détenus en propre (environ 20 % du parc visé) et joint-ventures, pour accompagner des profils passionnés, mais moins richement capitalisés. « Prendre uniquement ceux qui ont beaucoup d’argent serait très court-termiste. »
Laur-Wenz raconte cette anecdote révélatrice : « J’ai rencontré un candidat à Paris dans le 12e arrondissement qui me dit “voilà, j’ai un local, dans l’ancienne concession de mon père. Ma femme veut un Clark Powell. Vous aurez l’argent demain. Il faut combien ?” Devant cette vision uniquement financière, j’ai tout simplement refusé d’aller plus loin… »
L’appétit du marché est réel, mais le manager gère le rythme : une ouverture par mois en 2026. Bayonne, Montauban, Toulouse, Plaisance, Blagnac, Lorient, Rouen, Bordeaux, Talence, Marseille… Paris attendra. « On préfère éprouver le modèle. Paris, c’est comme aller à la guerre : il faut être armé. Les loyers sont plus élevés, il faut une force de frappe réseau plus forte », explique le dirigeant.
GUICHET UNIQUE
Clark Powell a structuré son organisation en services plutôt qu’en silos de compétences. Recherche de local, juridique, marketing, opérations : chaque franchisé a un interlocuteur unique par domaine. Et avec une grande disponibilité :
« Entre le premier contact et l’ouverture, il ne se passe jamais plus de deux jours sans échange », se targue le fondateur. Les profils recrutés mêlent seniors expérimentés (direction réseau, juridique) et jeunes talents très orientés terrain et écoute des adhérents. Une agence de communication interne, un social media manager, un directeur artistique complètent l’écosystème. « Créer une marque, c’est investir dedans, comme quand on ouvre une salle. Ce ne sont pas les abonnements qui paient tout au début », reconnaît le fondateur, qui, comme une start-up, a choisi d’injecter beaucoup de cash dès le départ.
PARC D’ATTRACTIONS
Le concept Clark Powell repose sur des univers immersifs, pensés pour tous les profils. « J’ai regardé les parcs d’attractions. Il y a des attractions principales, et on peut en rénover une ou deux pour casser la lassitude. » La signalétique est omniprésente, les parcours clairs. Chaque univers a son identité : Pandore pour la musculation, avec une forêt bioluminescente ; Mirage, inspiré d’un temple égyptien ; des espaces HYROX, une salle dédiée aux femmes, des zones full body connectées.
Le choix des machines est obsessionnel. Laur-Wenz Lallement refuse les logiques de marge des fournisseurs. « On m’a dit : mettez plus de cardio, c’est là qu’on gagne de l’argent. Mais les jeunes veulent des poulies, du powerlifting, du Rogue, du Panatta. C’est la tendance qu’il met en avant : dans le sillage du CrossFit et du retour des poids libres, les jeunes en pincent pour la force athlétique, quitte à “rester le soir pour s’entraîner plutôt que de sortir”. » Contrairement à la musculation classique, pousser lourd et programmer son entraînement permet de quantifier les progrès.
12,95 EUROS PAR MOIS ?
Clark Powell assume une politique tarifaire disruptive : pas de frais d’inscription, pas d’engagement. « Les jeunes sont attachés à la liberté, comme sur Netflix ou Spotify… » Trois abonnements : 39,95 euros par mois, 49,95 euros avec cours collectifs, et un surprenant 12,95 euros par mois pour une séance hebdomadaire.
La stratégie paie. Une partie des résiliations bascule vers cette offre allégée. « On chasse sur les terres de nos concurrents, mais avec de la proximité. » Les préventes dépassent 1 000 abonnements à Agen ou Bayonne, avec l’objectif d’atteindre la rentabilité avant même l’ouverture. Clark Powell a enregistré plus de 3 000 adhérents la première année, et un taux de résiliation mensuel autour de 3 %.
Là où beaucoup se satisfont d’adhérents qui ne viennent pas, Clark Powell fait l’inverse. « Je donne des primes à mes coachs quand ils font venir les gens. Plus une personne vient souvent, plus elle devient fidèle. » Les données parlent : 50 à 70 % des résiliations ont lieu dans les six premiers mois, souvent pour des raisons évitables – démotivation, mauvaise prise en main des machines, sentiment de jugement. I
UN PARTENARIAT AVEC NIKE
Insatisfait des logiciels du marché, Laur-Wenz Lallement a cocréé avec Maxime Rosello et Thomas Belarbi Olympeak, son propre système informatique, développé en un an. Serveurs en France, scénarios clients sur trois mois, tâches quotidiennes pour les équipes, gamification façon cartes Pokémon, points, factions, primes. Le manager a tout mis dans son outil. « Une salle, c’est comme une équipe de foot. Il faut des attaquants, des gardiens. Chacun doit être au bon endroit », dit-il. « Les outils du marché ne conve- naient pas, ils étaient trop génériques. Quand un franchisé investit autant, on doit l’accompagner tous les jours », clame le manager.
La technologie va plus loin : intégrer l’intelligence artificielle pour piloter finement les clubs, notamment pour connaître les machines disponibles, le temps d’attente moyen.
Avec tout ça, il paraît que Clark Powell commence à inquiéter certains acteurs qui se seraient intéressés au dossier. Au total, six fonds d’investissement présents dans le secteur auraient proposé de se rapprocher de l’enseigne. À chaque fois la même réponse du manager : non. À noter que l’Autorité de la concurrence réfléchit à moduler sa doctrine pour éviter les acquisitions prédatrices, soit les cas où de gros poissons tentent de tuer les petits dans l’œuf.
« L’organisation pyramidale est dépassée. Nous sommes un collectif, avec des responsabilités différentes. »




