Ruben Bertrand et Basile Lombard-Latune ont voulu redonner un peu de hauteur au fitness,
et quoi de mieux qu’un ancien atelier parisien
à montgolfières ? Installé dans une nef baignée de lumière naturelle, le lieu offre un écrin inédit.
C’est peut-être le centre de fitness le plus spectaculaire de Paris. Aux antipodes des clubs souterrains nichés dans d’anciens parkings sans fenêtres, La Montgolfière s’élève dans un majestueux bâtiment, où les verrières baignent la pièce centrale de lumière sur 18 mètres de haut. Aux épris de grandeur, le lieu offre des conditions jamais vues pour prendre son envol.
Campé près du canal Saint-Martin, dans le 10e arrondis- sement parisien, celui qui se décrit comme le « premier social sport club» de la capitale a pris ses quartiersdans une ancienne fabrique de toiles de montgolfières. Installé en 1850 sur trois niveaux, le bâtiment était jadis dépourvu de toit : c’est de là que les engins volants du 19e siècle décollaient, en plein Paris.
Plus tard, l’immeuble sera repris par la SNCF, qui y abritera divers locaux techniques. Les structures en bois seront alors renforcées par des armatures métalliques des établissements Eiffel. Pour coiffer le tout, une verrière sera installée afin de protéger le lieu. L’endroit, voisin du théâtre L’Alhambra, accueillera ensuite le monde de la culture : artistes, expositions, studios de création, tournages, et pas des moindres : Le Cinquième Élément de Luc Besson.
18 MÈTRES SOUS PLAFOND
Il faudra attendre 2018 pour voir ce lieu emblématique du 10e arrondissement transformé en salle de sport. À la manœuvre, le duo composé de Ruben Bertrand, un ancien coach, et de Basile Lombard-Latune, un ex-financier. Mais avant d’y poser leur sac de sport, un coup de pinceau s’impose. Si le côté industriel sied bien au fitness, eux visent une clientèle huppée et doivent donc éviter un rendu trop «roots». Les architectes Lucie Depage-Depreux et Benoît Huen, de l’agence mur.mur, s’emparent du proet. Ils magnifient la nef centrale en tendant tout de blanc ; ponctuée de quelques notes sombres. Les matériaux sont épurés, minéraux, complétant la palette existante de métal, de bois et de verre. Quant à l’atmosphère, elle se redéfinit continuellement au fil de la ournée, selon les conditions météo et l’éclairage naturel.
Non contente d’être déjà un monument du fitness parisien, La Montgolfière s’est érigée en cathédrale, avec ses apôtres vouant un culte au sport et embrassant son mode de vie. «Notre particularité est d’offrir du sport, de la restauration et des expositions culturelles et artistiques, le tout sur 1 700 mètres carrés et trois niveaux : un lieu de vie au rez-de-chaussée, de la musculation à l’étage et le reste (cardio, yoga, sauna/ hammam) au deuxième» liste le patron.
« Notre particularité est d’offrir du sport, de la restauration et des expositions culturelles et artistiques, le tout sur 1 700 m2 et trois niveaux. »
RESTAURANT ROND
Il fallait un lieu à la hauteur de La Montgolfière pour accueillir la partie culinaire. Son nom est simplement ROND, son café-restaurant «100% maison», imaginé comme le prolongement du club : brut et élégant, simple, mais exigeant. Exit les cartes à rallonge : ici, la cuisine évolue au fil des saisons et des inspirations, pour proposer des assiettes « vivantes, sincères, et toujours centrées sur la qualité du produit». Le matin, l’atmosphère rappelle celle d’un coffee shop avec ses grains Ten Belles, thés glacés du Parti du Thé, jus frais et smoothies protéinés. On y retrouve également un granola maison ou des tartines au beurre de cacahuète. À l’heure du déjeuner, sandwichs, salades et pâtisseries complètent l’offre de ce fameux ROND.
L’art de vivre. Et l’art tout court. À La Montgolfière, l’art s’invite partout avec des expositions renouvelées tous les deux à trois mois. Actuellement, l’exposition «LIÉES – Du cœur et du cran» d’Agathe Breton met en lumière le sport féminin à travers des photographies «sensibles et engagées». Au- delà des expos, le lieu tient une programmation éclectique : événements festifs, collaborations culinaires avec des chefs et restaurants du quartier, sessions sportives, master classes de yoga à la bougie, projections et roller parties… Comme le souligne Ruben Bertrand « l’idée est de toujours proposer quelque chose de nouveau et de surprenant ».
CASSER LES CODES
Mais trêve de prélassement et rendez-vous au deuxième étage de la fusée, là où brûle la flamme sportive du lieu : l’offre de fitness. Ruben Bertrand reprend tout de suite le brûleur en main (l’instrument qui sert à guider les montgolfières, NDLR), avant de nous détailler l’offre : « Si la dimension sociale est au rez-de-chaussée, il est important de mentionner qu’elle existe également dans toute notre programmation sportive, car tous nos cours sont en small group », 14 personnes pour les entraînements fonctionnels par exemple. Cette maîtrise se lit aussi dans le nombre des équipements : à peine une quinzaine de machines de muscu (de la marque Technogym), afin d’offrir de l’espace aux adhérents. Un luxe, bien sûr, à Paris.
Certes, les appareils ne sont pas ce qui distingue La Montgolfière des autres centres équipés de la même façon. Tout est à apprécier dans la mise en œuvre, le décorum, et le discours des nombreux coachs. «Nous avons une diversité de profils, mais un ADN en commun qui est d’aimer le sport et la performance, sans se prendre trop au sérieux», décrit le manager, lui-même coach à la base. «Nous ne voulons jamais être dans les stéréotypes du fitness, où tout peut tourner autour de l’apparence. Nous voyons plutôt le sport comme un bon moment à partager. De ce fait, nous attirons beaucoup de personnes qui ne s’étaient jamais inscrites dans une salle de sport auparavant, et qui viennent chez nous, car elles se sentent bien», assure Ruben Bertrand.
«ALL 4 THE BUTT»
L’équipe de 50 coachs, principalement indépendants, s’articule autour d’un noyau dur de près de 25 salariés. C’est qu’ils ont 150 heures à dispenser chaque semaine. Exigence oblige, «nous préférons faire appel à de nombreux coachs hyper spécialisés et brillants dans leur discipline plutôt qu’à des généralistes qui feront tout moins bien », tranche le patron. Et toujours dans l’esprit de surprendre les adhérents (pour éviter qu’ils s’ennuient, ne viennent plus et finissent par se désabonner), il fait le pari qu’un grand nombre de coachs impliquera une grande diversité d’approches, et entretiendra la flamme de l’exigeant client parisien.
Dans le détail, l’offre du club se découpe comme suit : entraînement fonctionnel (avec huit sous-variantes spécifiques comme le «all 4 the butt» visiblement axé sur le renfor- cement fessier, les Kettlebells ou l’«instability»), yoga et gym douce (une dizaine de cours ici, dont le yoga hatha, le Pilates, mais aussi du «m’stretch», ou de l’«animal move » – avis aux amateurs !), cycling (avec deux méthodes de spinning, la dure et la douce), danse (avec la désormais indéboulonnable pole dance, y compris pour les novices) et boxe (française, anglaise et thaïlandaise). Si la Montgolfière fuit l’esprit viriliste des clubs clichés, elle n’en propose pas moins des cours engageants avec de vrais cours de boxe avec opposition. «Pour être crédible, vous n’avez pas forcément besoin d’un vestiaire pourri qui sent la transpi, mais nous ne voulons pas tomber dans la caricature opposée», tente d’équilibrer le manager.
BALLON D’ESSAI RÉUSSI
Après avoir subi les turbulences de la Covid en 2020, qui ont fait redescendre sur terre le club pendant un an, La Montgolfière a rapidement su reprendre son altitude de croisière. Elle compte à ce jour quelque 2 000 membres, qui souscrivent généralement à l’offre annuelle, fixée à 2 150 euros par an (ou alors 195 euros par mois). « Nous cherchons plus à fidéliser qu’à attirer du monde», plaide le dirigeant, qui affiche ici un beau ratio, de presque un mètre carré pour un membre. Un rapide calcul donne une idée du chiffre d’affaires, oscillant entre 4 et 4,5 millions d’euros par an pour ce club luxueux devenu rentable au bout d’un an et demi.
Après ce joli ballon d’essai, La Montgolfière transforme déjà l’essai avec l’ouverture de non pas un, mais deux autres clubs dans la capitale. Et ils sont tous les deux assez différents. Le premier, dans le 8e, près du parc Monceau, s’étend, depuis mi-mai, sur 1 000 mètres carrés au sein de l’ensemble de bureaux Capital 8 (40 000 mètres carrés). Ce modèle B2B est voué à exploser, selon le manager, alors que les immeubles de bureaux se débattent pour séduire les employés qui ont basculé en télétravail depuis cinq ans. «La foncière nous a approchés avec l’idée de casser la mono-fonctionnalité des immeubles de bureaux et de repenser leur offre de sport, alors, ils nous ont confié l’exploitation du club, avec un prix de l’abonnement un peu moins cher», indique Ruben Bertrand. La partie restauration est plus réduite ici en raison de la présence d’autres commerces de bouche dans l’immeuble, mais La Montgolfière n’a pas renoncé à tout : elle garde sa partie exposition, distillée sur tout le club. Particularité de ce centre : il est réservé aux employés de l’immeuble, et ferme le week-end.
Après un été qu’on imagine studieux pour Ruben Bertrand, Basile Lombard-Latune et leurs équipes, La Montgolfière posera sa nacelle dans le 18e arrondissement, dans le quartier Lamarck, dès septembre. D’une plus grande taille que le premier du nom (2 600 mètres carrés), ce club-là va largement différer, et tenter une nouvelle approche : un pan entier de 1 000 mètres carrés sera entièrement dévolu au co-working. « Il disposera de 200 postes et sera un vrai complément à l’offre sportive», esquisse le cofondateur. L’investissement est à la hauteur des ambitions : 6 millions d’euros. À comparer aux 3,5millions injectés dans le premier club, dont 1,2 million par des business angels dans le cadre d’une levée de fonds. Façon start-up.
BUREAUX : DES COURANTS PORTEURS
La marque La Montgolfière a donc pris. Et elle a confirmé que la plupart des intuitions initiales étaient les bonnes. À moins que ce qui séduit surtout les adeptes du premier club soit le cadre incroyable ? « J’étais coach, j’observais partout le même schéma: des cours collectifs trop formatés, des espaces intimidants, une atmosphère codée qui excluait», se remémore Ruben Bertrand. Face à une offre qu’il jugeait «trop uniforme, trop masculine et trop statutaire», il imagine un lieu ouvert, «où chacun pourrait se reconnaître ». Chacun, sauf peut-être les plus modestes, ne pouvant pas consacrer près de 200 euros par mois dans le sport. À cela, Ruben Bertrand répond que tous ses adhérents ne sont pas riches et que, pour eux, c’est surtout une question de priorité dans leur budget. Et, «le prix de l’abonnement est forcément déterminé par le prix de l’immobilier à Paris qui est important », ustifie le dirigeant.
Mais face au frein des prix parisiens, qui ont tendance à abaisser le plafond de verre sur les grands centres de sport (au bénéfice notamment des boutiques gym, quicombinent faible emprise au sol et gros prix dopé au marketing digital et communautaire), Ruben Bertrand regarde ailleurs : l’immobilier de bureau. La désertion des bureaux a ouvert une fenêtre de tir pour les exploitants qui sauront y remettre de la vie et de la santé. Au premier rang desquels figurent les centres de fitness. Bien sûr, le duo pense très fort à La Défense, qui a vu le nombre de ses cols blancs chuter. Mais une nouvelle conjonction de facteurs pourrait bien lui donner raison : après cinq ans de télétravail, de plus en plus d’entreprises en ont touché les limites et imposent désormais à leurs équipes de revenir au bureau. Pour Ruben Bertrand et Basile Lombard-Latune, il y a de quoi entrevoir des courants porteurs pour leur Montgolfière.




