Le secteur européen du fitness franchit un cap symbolique : 39,1 milliards d’euros de revenus en 2025, soit une progression de 9,1% sur un an. C’est ce que révèle l’European Health and Fitness Market Report 2026, présenté ce 15 avril à Cologne lors de l’European Health and Fitness Forum (EHFF) par Karsten Hollasch (Deloitte) et Herman Rutgers (EuropeActive). Des chiffres qui méritent d’être lus avec lucidité — et avec les yeux d’un exploitant français.
Une croissance solide, mais portée par qui ?
Le premier réflexe est de se réjouir. +9,1% de revenus, +5,8% d’adhésions, un parc de clubs européen qui dépasse désormais les 65 792 établissements (+2,8%) : la dynamique est réelle. Le cap des 75 millions de membres est franchi, et EuropeActive maintient sa cible des 100 millions d’ici 2030. Pour mesurer le chemin parcouru, rappelons que l’impact de la COVID-19 sur le marché du fitness européen avait sérieusement menacé ces trajectoires de croissance il y a quelques années.
Mais regardons la répartition. Sur dix ans, les dix premiers opérateurs européens ont vu leurs adhésions bondir de 151%, passant de 6,3 à près de 16 millions de membres. Leurs revenus cumulés atteignent 6,05 milliards d’euros, en hausse de 115% sur la décennie. Autrement dit : la concentration s’accélère, et les grands réseaux captent une part croissante de la valeur créée.
Pour un exploitant indépendant ou un réseau mid-market français, la question n’est pas de savoir si le marché croît — il croît. La question est de savoir quelle part de cette croissance lui revient.
La France dans le contexte européen : un marché sous-pénétré
La France reste l’un des marchés les plus importants d’Europe en volume, mais son taux de pénétration fitness demeure inférieur à la moyenne des pays nordiques ou des Pays-Bas. Avec une population de 68 millions d’habitants, le potentiel d’adhésions non captées est considérable. Certains analystes se demandent d’ailleurs si le marché français pourrait devenir le prochain moteur de la croissance du fitness européen, compte tenu de ce retard structurel à combler.
Les données EuropeActive confirment que la croissance des membres se fait principalement dans les segments low-cost et premium — les deux extrémités du spectre. Le ventre mou du marché, ces clubs de quartier ou ces enseignes régionales positionnées sur le milieu de gamme, subit une pression structurelle que les bons chiffres agrégés ne doivent pas masquer.
GLP-1, longévité, Gen Z : les vrais sujets de Cologne
Au-delà des chiffres, l’agenda de l’EHFF 2026 dit beaucoup sur les priorités stratégiques du secteur. Trois thématiques dominent les débats cette année. On notera que l’industrie du fitness européen est en mouvement sur ces questions, avec des acteurs qui réinventent leurs modèles pour répondre à ces nouvelles réalités.
Les traitements GLP-1 (Ozempic, Wegovy et leurs génériques) représentent un défi opérationnel concret : comment accueillir, fidéliser et accompagner des membres sous traitement amaigrissant, dont les besoins en termes de coaching et de nutrition diffèrent fondamentalement ? Les clubs qui n’ont pas encore réfléchi à ce sujet ont du retard.
La longévité s’impose comme le nouveau cadre narratif du secteur. Vendre de la santé à long terme plutôt que de l’esthétique à court terme — c’est un repositionnement marketing majeur, mais aussi une opportunité de monter en gamme tarifaire pour les opérateurs qui sauront l’incarner avec des offres structurées.
Enfin, Gen Z et Gen Alpha arrivent avec des attentes radicalement différentes : communauté, expérience, flexibilité, contenu digital. Les formats qui ont construit le secteur depuis 30 ans ne sont pas nécessairement ceux qui les retiendront.
Ce que la concentration des Top 10 impose aux autres
La croissance à 151% des dix premiers opérateurs en dix ans n’est pas anodine. Elle s’est construite sur des économies d’échelle, des capacités d’investissement technologique et des stratégies d’acquisition que les acteurs indépendants ne peuvent pas répliquer à l’identique.
La réponse n’est pas la résignation. Elle passe par la différenciation locale, la qualité de la relation membre, et la capacité à proposer des services que les grandes chaînes standardisées ne peuvent pas délivrer — coaching personnalisé, ancrage communautaire, réactivité opérationnelle.
Elle passe aussi par le regroupement. Les réseaux de franchises dans le fitness en France et les groupements d’indépendants ont ici un rôle structurant à jouer pour mutualiser les outils, la data et le pouvoir de négociation face aux fournisseurs.
Vers 100 millions de membres : une ambition qui engage aussi la France
L’objectif affiché d’EuropeActive — 100 millions de membres d’ici 2030 — implique d’aller chercher des populations aujourd’hui éloignées du fitness : seniors, personnes en situation de précarité, individus souffrant de pathologies chroniques. Ce n’est pas qu’une ambition sociale, c’est un marché. Des enseignes comme Vita Liberté montrent qu’il est possible de construire un modèle où rendre le fitness accessible devient un véritable axe de développement commercial.
Les opérateurs qui sauront construire des offres accessibles et des parcours d’entrée adaptés à ces publics — en lien avec les acteurs de santé, les mutuelles, les collectivités — se positionnent sur la croissance de demain. En France, le cadre réglementaire du sport sur ordonnance et les dispositifs de financement publics offrent des leviers concrets, encore trop peu exploités à l’échelle du secteur.
39 milliards d’euros, c’est un marché en bonne santé. Reste à s’assurer que cette santé profite à l’ensemble de l’écosystème — pas seulement aux dix premiers de la classe.



